L'IA et l'écrit : le chemin compte plus que la destination

Écrire, c'est penser. Que se passe-t-il quand une machine peut produire un texte en quelques secondes ? Une conseillère d'État, un responsable pédagogique, une organisatrice de rencontres et un éditeur ont confronté leurs pratiques, de l'école primaire à l'atelier d'écriture.
Modération : Raphaël Briner, curateur Panoramai
Donner la parole aux élèves
Anne Hiltpold, présidente du Conseil d'État genevois et cheffe du Département de l'instruction publique, a fait de l'IA dans l'éducation le thème de son année présidentielle. Plutôt que de décider pour les jeunes, le canton les a interrogés, du primaire au secondaire II : quels usages, quelles attentes envers l'école, quelles craintes pour leur futur métier. Les résultats seront présentés le 27 octobre lors d'une soirée publique. « Quand on pose des questions, il faut accepter les réponses. »
Pour elle, l'école reste l'école : « Il faudra toujours savoir écrire et maîtriser l'orthographe. » L'IA entre progressivement, de façon transversale, dans chaque discipline et dès le primaire, avec par exemple des robots pour comprendre le codage.
Le pharmakon
Raphaël Troussier, directeur de programme à la CREA, a rappelé une évidence pédagogique : « Sans effort, on n'apprend rien. » Si l'IA permet d'obtenir le résultat sans le chemin, elle devient un piège. Il a convoqué Platon et le pharmakon : à la fois remède et poison, comme l'écriture face à l'oralité il y a 2 500 ans.
Depuis 2023, la CREA a mis en place un cadre en trois piliers : la traçabilité, avec un journal des conversations avec l'IA, la délégation, c'est-à-dire ce qui a été confié à la machine et quand, et la qualité de l'usage. « Un bon travail aujourd'hui, ce n'est pas un travail sans IA. » L'enjeu est de repérer où s'arrête la machine et où commence la pensée de l'étudiant. Le mémoire de fin d'études est maintenu, puis défendu à l'oral.
Retrouver l'éditeur qu'on n'avait pas
Geneviève Morand, directrice de formation et écrivaine chez Rezonance, a décrit un « vertige » : un mois de septembre passé à la fois en mode « full IA » et avec une délégation de Kogis de Colombie, dépositaires d'une tradition de 4 000 ans. L'IA lui offre ce qu'elle a toujours rêvé d'avoir : un éditeur qui aide à ciseler un texte. Mais pour elle, la vraie augmentation est ailleurs : « Quand vous expérimentez la pensée analogique, systémique et symbolique, vous ouvrez des perspectives incroyables. »
Une charte pour les auteurs
Pierre Crevoisier, ancien journaliste RTS devenu éditeur, est parti d'une vidéo d'Amélie Nothomb. Pour la romancière, écrire est épouvantablement difficile, mais c'est aussi le plus grand des plaisirs. Confier ce travail à une machine reviendrait à la laisser danser à sa place. Pierre partage ce refus : une machine ne dansera jamais un texte à sa place. Il utilise pourtant Claude comme un interlocuteur exigeant qui ne laisse rien passer : tics d'écriture, généralisations, faiblesses. Il en a tiré une charte personnelle qu'il propose aux associations d'auteurs : « Tu n'écriras pas à ma place, mais tu ne laisses rien passer. »
Il a cité une expérience menée au secondaire. Les élèves qui avaient d'abord réfléchi ensemble et bâti un plan avant de consulter l'IA ont produit des textes plus originaux et plus audacieux. Face à « l'ère du soupçon », il propose une ère de l'engagement : que les auteurs fixent eux-mêmes leurs règles du jeu.
Peut-on prouver qu'un texte est humain ?
Un participant a souligné que les détecteurs d'IA ne distinguent pas de manière fiable un texte humain d'un texte généré. Une écriture très fluide risque donc d'être accusée à tort. Raphaël Troussier a évoqué les obligations de transparence de l'AI Act européen, qui pourraient aider à identifier les contenus générés par les grands modèles. Il a reconnu que ce n'est qu'un premier pas.
Ce qu'il faut retenir
L'effort est le processus. L'IA doit accompagner l'apprentissage, pas le court-circuiter.
Tracer plutôt qu'interdire. Journal des échanges, délégation explicite, soutenance orale.
Utiliser l'IA comme un critique. Elle est un excellent éditeur, à condition de ne pas lui confier la plume.
Fixer ses règles. Les auteurs, les écoles et les élèves peuvent définir eux-mêmes leur contrat d'usage.
More on the panelists
Anne Hiltpold, Conseillère d'État, Genève
Raphaël Troussier, CREA
Geneviève Morand, Rezonance
Pierre Crevoisier, Éditions Le Poisson volant

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